Avoir froid, c'est aimer Godard, non ?

Leave a Comment

JLG/JLG Auto-portrait de Décembre (1994)

La Chinoise

par Louis SKORECKI

Godard. J'ai longtemps eu du mal à l'aimer, à m'identifier à lui, à me mesurer à lui. Pourquoi se mesurer à un cinéaste ? Pourquoi s'identifier à lui ? Vous ne comprenez pas ? Cessez de lire. Je vous demande de vous arrêter. A une quinzaine d'années près, je suis de la génération Godard. Une petite génération nous sépare, une génération de nains, si vous voulez. Vous voyez, vous n'y comprenez rien. Pour un Skorecki, un July, un Daney, s'exposer au feu sacré du cinéma allait de soi. Cinéphiliser sa vie, écrire des films, en vrai ou en pointillés, ça allait de soi. Se mesurer à Ford, à Welles, ça allait de soi. Se mesurer à Godard, surtout. Godard est un nom de code. Il permet d'entrer. Entrer où, c'est une autre histoire. Faut-il absolument savoir où on veut entrer pour vouloir y entrer ? Faut-il connaître le nom du pays pour vouloir s'y rendre les yeux fermés ? Qui délivre le visa aux nains que nous sommes ? Connaître le code, on verra après.

La Chinoise est un trou de serrure. Peu de gens ont la clé, mais beaucoup ont voulu l'y glisser, même quand elle n'ouvrait rien. Les fausses clés, vous connaissez ? Tant d'apprentis cinéastes, d'apprentis spectateurs (c'est pareil) ont voulu visiter ce pays poétique, politique, militant. Ils en ont rêvé si fort qu'ils n'en sont pas revenus. Peut-on ne pas revenir d'un pays où on n'est jamais allé ? Peut-on ne pas revenir du pays du cinéma ? Ce qui fait la géographie de ce pays (réel ou imaginaire, c'est pareil), c'est bien qu'on n'en revienne jamais. Je ne suis pas revenu du pays Godard, ce pays de cocagne irritant et râpeux, tellement généreux qu'on s'y perd à tous les coups. Se perdre au cinéma, c'est la définition du cinéma. Se perdre chez Godard, c'est indispensable. Se pendre aux lèvres de la jeune Anne Wiazemsky, se perdre à celles de la jeune Juliet Berto. Elles sont jeunes à vie. Ne pas oublier d'avoir froid. Avoir froid, c'est aimer Godard, non ?

0 comentários:

Sabrina D. Marques © 2005-2015. Com tecnologia do Blogger.

Archives