quinta-feira, 19 de fevereiro de 2015

Le Théâtre des matières



Jean-Claude Biette, 1977

Le Théâtre des matières

par Louis SKORECKI

Tu t'inquiètes pour rien, dit Jacques, monsieur Edouard a changé. Tu verras, il est serein, communicatif. Il est juste un peu exalté, c'est tout, avait ajouté Caroline pour se rassurer elle-même. Il va bien, je t'assure, avait insisté Jacques. Il est heureux de la vie, voilà tout. Tu vois, je dis à Caroline, j'aimerais parler avec lui du premier Biette, le Théâtre des matières (je me rends compte que je parle tout bas, comme s'il pouvait m'entendre), mais j'ai peur qu'il me tombe dessus encore une fois, il a toujours détesté Biette, tu le sais bien. Mais Biette est mort, dit Jacques. Avec monsieur Edouard, répond Caroline, vous êtes bien placés pour le savoir, la mort n'y change rien, un ennemi reste un ennemi. Dès qu'on prononce son nom, monsieur Edouard se pointe au quart de tour. Le plus étrange, c'est qu'il sait déjà de quoi on parle.

Vous parlez de Biette, c'est ça ? On ne peut rien te cacher, dit Caroline, on disait que le Théâtre des matières était aussi beau qu'un Renoir. Le silence qui suit dure une éternité. Je regarde Jacques, il regarde ses pieds. Vous voulez savoir, dit finalement monsieur Edouard d'un drôle d'air que je ne lui connais pas, eh bien, je suis d'accord avec vous. Ce Biette-là, poursuit-il, sur le sentiment d'épaisseur, le sentiment de théâtre, le sentiment de matière, rappelle presque le dernier Ford, Frontière chinoise. Personne n'ose parler, on entendrait une mouche voler. D'ailleurs, en voilà une, elle tourne autour de monsieur Edouard comme s'il était le centre du monde. Caroline se décide la première, elle s'étonne qu'il compare Biette à son Ford préféré. Sonia Saviange dans le Théâtre des matières, dit rêveusement monsieur Edouard, c'est aussi beau que Machiko Kyo dans un Mizoguchi ; et Howard Vernon, c'est comme Cocteau dans un Tourneur qui serait produit par Val Lewton. Je siffle entre mes dents. Salut l'artiste.

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Le Théâtre des matières (2)



Tu te fais du souci pour rien, avait dit Jacques, monsieur Edouard a changé, tu ne le reconnaîtrais pas. Encore un peu exalté, avait ajouté Caroline, mais c'est tout. Je leur dis que j'aimerais parler avec lui du premier Biette, le Théâtre des matières (je me rends compte que je parle tout bas, comme s'il pouvait m'entendre), mais j'ai peur qu'il me tombe dessus encore une fois, il a toujours détesté Biette. Mais Biette est mort, dit Jacques. Avec monsieur Edouard, répond Caroline, Louis est bien placé pour le savoir, la mort n'y change rien, un ennemi reste un ennemi. Dès qu'on prononce son nom, monsieur Edouard se pointe au quart de tour. Le plus curieux, c'est qu'il sait déjà de quoi on parle. A croire qu'il a un espion dans la maison.

Vous parlez de Biette, c'est ça ? On ne peut rien te cacher, dit Caroline, on disait que le Théâtre des matières était aussi beau qu'un Ford ou un Fassbinder. Le silence qui suit dure une éternité. Je regarde Jacques, il regarde ses pieds. Vous voulez savoir, dit enfin monsieur Edouard d'un drôle d'air que je ne lui connais pas, je suis d'accord avec vous. Ce sentiment de théâtre parlé, on ne le trouve que dans les plus beaux Ford, les plus beaux Fassbinder. Personne n'ose ouvrir la bouche. Caroline se décide la première, elle s'étonne que monsieur Edouard compare Biette à ses deux cinéastes préférés. Il prend un air rêveur que je ne lui connais pas et égrène des noms : Sonia Saviange, Machiko Kyo, Howard Vernon, Jean Cocteau. Biette a de l'allure, dit-il pensivement, il a l'élégance de Mizoguchi, de Tourneur, de Cocteau, mais c'est avant tout un musicien, il fait chanter ses acteurs. Comme Désormières ?, je demande. Non, répond monsieur Edouard, comme Dion. Le chanteur des Belmonts ?, demande Caroline. Oui, lâche monsieur Edouard, Biette est un rocker, un dandy, un voyageur.

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Le Théâtre des matières (3)

Vous parliez de Biette, c'est ça ?, avait dit monsieur Edouard. On ne peut rien te cacher, avait répondu Caroline. Louis disait que le Théâtre des matières était aussi beau que le plus beau Ford. Le silence qui suivit avait duré une éternité. Je n'osais pas ouvrir la bouche. Vous voulez savoir, avait fini par dire monsieur Edouard, je suis d'accord avec vous. Cette épaisseur sentimentale, ces effets de théâtre, de matière, on ne les trouve que dans les derniers Ford. Personne n'osait parler. Caroline s'était décidée la première, s'étonnant que monsieur Edouard compare Biette à Ford, son cinéaste préféré. Il avait dit que Biette avait de l'allure, de l'élégance, et qu'il était avant tout musicien. Regardez comme il fait chanter ses acteurs, avait-il dit. Comme un musicien classique ?, avait demandé Caroline. Non, avait dit monsieur Edouard, comme Dion. Dion ?, avait demandé Caroline, le chanteur de doo wop, le rocker ? Oui, avait lâché monsieur Edouard, Biette était un dandy, un voyageur.

Une semaine plus tard, on reparle de ça avec Caroline. Je me suis acheté entretemps une compilation Dion, je cherche à comprendre comment ce petit italien de 17 ans, jeune bandit du Bronx, leader de gangs et tout le tintouin, pouvait avoir un point commun avec Biette. Caroline avait écouté aussi. A Teenager in Love de Dion and The Belmonts, s'écria-t-elle, et tous ces succès des années 50, c'est tout le contraire de Biette, je ne sais pas où monsieur Edouard voulait en venir. Ce n'est qu'en réécoutant les paroles de The Wanderer, enregistré en 1961, sans les Belmonts, que j'ai fini par comprendre. C'est l'histoire d'un type qui erre de ville en ville, j'ai dit à Caroline, qui traverse la vie en sachant qu'il ne va nulle part, mais c'est chanté comme une ritournelle. C'est tout Biette, ça, a dit Caroline. Elle avait raison.

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