sábado, 16 de outubro de 2010

: SYLVAIN GEORGE


et nous brûlerons une à une les villes endormies

" "Et nous brûlerons une à une les villes endormies" (titre provisoire), est un journal de bord, un carnet de route que le cinéaste Sylvain George tient parallèlement à la réalisation de ses films.
Sous forme de notes ou de textes, de tailles et de registres variables, il s'agit d'essayer d'établir une distanciation critique avec certaines réalités appréhendées ou filmées, et de prendre position.
Independencia se propose de faire connaître quelques-uns de ces textes en les publiant régulièrement, à raison d'un ou deux par semaine."




1 septembre 2009

Aux victimes des violences policières et de la violence d’Etat.

C'est un poème noir,
Comme une nausée de la même couleur,
Qui vient te frapper en pleine face,
Qui vient te frapper en plein cœur,
Toi qui portes le fer, le feu, le sang,
Toi qui portes la guerre,
Et que nous signons,
Nous, les fils de chiens,
Nous, les frères de colère,
Nous, les déjà morts et pourtant,
Riant toujours plus que les vivants.
On ne lâche rien.
Aux vents se dresse la carte de tes infamies.
Voici, des mots de feu, des notes de feu, des images de feu,
Ici gît, ci-gît la colère la plus noire,
Et c’est un oriflamme,
Qui gronde, tonne et résonne,
Il s'agit de prendre les armes.

Nous sommes des corps de feu,
Qui se consument, comme charbon, jusqu'au noir profond,
Sans que les vents ne se lèvent, ni que les souffles ne s'éteignent.
Car il est des jours inconnus,
Que ne retiennent les calendriers,
Et qui font des brasiers les refuges premiers,
Des parias, des déclassés, des exilés.
- Aboie -
Nous sommes les chiens aux dents jaunes, aux lèvres violettes,
De la bave aux écumes, écrémant les mers, du sud et du nord,
Pissant fort sur les jours de fêtes, et le jugement dernier.
- Aboie -

Tesfay, Tesfay, que disais-tu ce soir ? Que disais-tu?
Tesfay que disais-tu ce soir?
Tu disais, tu disais, c'est six femmes que tu avais vu mourir, au cœur de la nuit, au cœur du désert de Libye, après qu'elles aient été chacune violées par dix hommes, passeurs.
Tu disais, tu disais, c'est vingt hommes que tu avais vu mourir, au cœur de la nuit, au cœur du désert de Libye, parce que l'eau venait à manquer, et qu'ils ne voulaient en donner, passeurs.
Tu disais, tu disais, c'est trente hommes qui coulèrent en méditerranée, parce que ne sachant pas nager, tandis que cargos et chalutiers passaient au loin, ne voulaient pas s'arrêter, témoins qui ne voulaient témoigner, pêcheurs.
Tu disais : Amanuel. Amanuel surpris dans son sommeil à Calais, et de ces mercenaires, allant à leur affaires, en vagues tristes, tabassant ici, crevant là, d'une arme familière, une lame rouillée, l’œil d'un homme venu d'Erythrée.
Tu disais : Louam. Louam et ses cheveux noirs battant le bitume après qu'une voiture l'ait renversée. Et ce sont des flammes de sang noir qui partent à l'assaut de la nuit. Et c'est d'une bouche ouverte, laissant apercevoir des diamants noirs, que saigne une mémoire perdue.

Tesfay, Tesfay, que disais-tu ce soir ?
Tesfay, que disais-tu?
Tu disais, tu disais, l'air de l'enfer balaie l'Europe et que les forêts rouges et jaunes en souffrent.
Tu disais, tu disais, les mers du Nord ou du Sud, supplient, vagues après vagues, de ne plus nourrir les côtes.
Tu disais, tu disais, la lumière ici est blanche, et chaude, tandis que ces corps dont le sang ne coule plus, sont noirs et froids.
Tu disais, tu disais, mon corps est une cathédrale, mes os en sont les arcades, mes yeux les vitraux.
Tu disais, tu disais que tu préférais la dictature de l'Erythrée à celle de l'Europe.

Ici,
Ici le crime, ici le sang, ici la guerre,
On étrangle, on frappe, on gaze, on rafle, on chasse, on crève,
Ici, les corps titubent, chancellent, s'affaissent, disparaissent,
Dans l'oubli et la misère, la poussière.
Ici les corps n'ont plus de nom,
Car il ne suffit pas d'être fille et fils de père ou de mère,
Il ne suffit pas de porter un nom,
Il faut que celui-ci résonne à travers les chimères,
Il faut qu’il soit en grâce –jeux de Cour, mains-autels des prêtres et prêtresses –
Pour que l’on puisse, mythe, s’intéresser à lui,
Pour que l’on puisse, liesses, parler de lui,
Sur les esplanades et dans l’espace, public.
Le nom est le signe de la guerre des classes,
Et la solidarité ne connaît pas le partage.
Crasse. Elle est de classe.

Oui, tu portes la guerre, le feu, le fer,
Tu portes le sang, tu portes la maladie,
Mais il suffit, petit roi, tu ne seras plus !
Vois se lever ces corps, hier disparus,
Des mers anciennes et perdues,
Des contrées incertaines, ensevelies,
Des cratères de la colère.
De cette nuit qui ne fuit plus, du jour qui ne se lève plus,
Le temps pour toi n'est plus,
Il est notre, il est à nous,
Et déjà, déjà, tu n'en peux plus,
De gémir à la terre entière,
De japper à l'espoir comme s'il n'était trop tard,
De mendier un regard désolé,
D'implorer un regard qui ne peux t'être accordé.
Tu ne te souviens donc pas ?
Arracher les yeux de tes ennemis afin de t'en faire un collier était ton passe-temps préféré.
Mais pour aimer il faut être aveugle,
Toi qui n'as jamais rien su,
Toi qui n'a jamais rien vu.
Oui, il est trop tard,
Et les étoiles, de lumière encore, déplacent leurs trajectoires.
Ce soir, seules les pierres seront tes compagnes.
Regarde-les blanches et altières,
Sur les cendres dressées vers le ciel si puissant,
Tandis que ton corps, grisâtre, sur le sol, se traîne agonisant.
- Aboie. Aboie -

Oui, tu portes la guerre, le feu, le fer, et le sang,
Mais d'arme et de colère,
- ne le sais-tu ?- nous sommes là, toujours, comme hier,
Et te ferons répéter,
Un à un,
Un à un,
Un à un,
Le nom des morts.
Oui, des survivants.

Armes, Armes, Armes,
On te fait la grâce d'écouter un instant
Ce chant de la plèbe,
Le chant des ténèbres,
Qui déchiquète nos poitrines,
Fait exploser nos os,
Tambours et mains de fer, doigts tordus,
Et fait que nous sommes là, en lice,
Dans des terriers, cavités, orbites creuses,
Mais debout pourtant,
Toujours, à en crever.
A en crever.
En crever pour la justice.
Jusqu'à crever la justice.

Armes, Armes, Armes,
Voici le temps venu,
Des guerres ouvertes,
De l'œil combattant,
Car il ne peut y avoir d'amour qu'aveugle,
Toi qui ne sait rien,
Toi qui n'est déjà plus.
Toi qui a déjà rendu l'âme,
Et que nous allons,
Les yeux en cartouchières,
Les astres dans nos poches,
Brûler les villes et les châteaux.
Oui, rage, enrage,
Les chiens sont lâchés,
Et d’hier, d’aujourd'hui, comme de demain,
Tu ne pourras plus jamais t’échapper,
Il te sera fait ce que tu as fait aux autres.

Armes, Armes, Armes.

© Sylvain George – 2009

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